Il était une fois un vieux conte [BLOG]

De la nécessité d’écrire de nouveaux contes

C’était il y a deux ans environ. La bibliothèque où je travaille venait de recevoir de nouveaux albums et j’en profitais pour emprunter un exemplaire des Histoires de Blanche-Neige racontées dans le monde, afin de le lire avec les enfants. Ce soir-là, on s’installe dans le lit, et on choisit parmi les sept contes une histoire intitulée Lune d’or, d’origine grecque. La lecture commence. Très vite, j’ai réalisé que ce moment censé être calme et divertissant allait se transformer en séance pédagogique. En effet, je ne pouvais pas prononcer les phrases « Tu resteras chez nous maintenant. Tu feras le ménage. Nous te trouverons un mari et nous te donnerons beaucoup d’argent » sans m’interrompre pour y ajouter mon grain de sel.
– Alors ça les enfants, ça s’appelle du chantage parce que les quarante ogres n’ont pas demandé son avis à Lune d’or !

Je vais vous épargner mon débriefing au terme de la lecture, mais autant vous dire que j’étais consternée. Curieuse, je regarde la date du dépôt légal : 2007. Il y a dix ans donc, on trouve tout à fait normal d’investir dans la publication d’un ouvrage de qualité (album grand format, de 93 pages, impression en couleurs, nombreuses illustrations) compilant des textes à la morale patriarcale et désuète. L’archétype de Blanche-Neige n’est pas une héroïne à laquelle je souhaite voir ma fille s’identifier. Soumise, fragile, en quête de protection masculine, elle ne s’active qu’avec un torchon dans les mains.

Dans un autre conte, écossais cette fois-ci, on peut y lire : « Ce jour-là, Arbre-d’Or, assise à la fenêtre près de la seconde épouse, brodait en attendant que le prince rentre de la chasse. » D’une part, j’aimerais que mes bout’chous grandissent un peu avant d’avoir à leur expliquer ce qu’est la polygamie. D’autre part, broder et attendre semblent être les seules activités à disposition de ces dames confinées à un rôle très passif dans la narration. Cela n’est pas sans rappeler la solitude des amoureuses courtoises du Moyen-Âge auxquelles on impose fidélité à un époux qui semble d’emblée excusé de toute obligation vis-à-vis de sa chère et tendre.

Par ailleurs, la postface de l’ouvrage recèle d’intéressantes informations documentaires sur le genre du conte, et argue que le mythe de Blanche-Neige raconte le passage de la jeune fille à l’âge adulte, passage symbolisé notamment par le sommeil. (Elle s’endort petite fille et se réveille prête à épouser un prince et accomplir ainsi son destin de femme : procréer.) Dans un cadre scolaire ou académique, l’étude de textes anciens est tout à fait pertinente, surtout pour en disséquer les codes et comprendre le contexte historique et les motivations sociales ou politiques qui ont amené les auteurs à raconter de telles histoires. La lecture et l’étude dirigées de ces écrits peuvent s’avérer riches en enseignements.

Mais de là à en faire des albums de lecture-loisir pour les jeunes d’aujourd’hui… j’avoue avoir du mal à adhérer à cette démarche. Nos enfants grandissent dans une société où les codes ont tellement changé que c’est presque leur faire du tort que de leur lire ces anciens textes « dans leur jus » si j’ose dire.

En revanche, rependre les tropes du conte pour les subvertir¹, révélant ainsi leur caractère abscons, est une approche bien plus pertinente d’un point de vue éducatif. Vous pourrez arguer que pour apprécier la subversion d’un conte, il faut en connaître l’original. Certes. Mais dans ce cas, accompagnez la lecture de remarques à cet effet, histoire de développer chez vos enfants un regard critique.

Pour ma part, je préfère m’en remettre aux auteurs contemporains qui ont compris l’importance des enjeux de la lecture (qui n’est vraiment pas une activité anodine) et qui nous pondent de merveilleux contes, amusants, résolument modernes et qui — cerise sur le gâteau — ne requièrent aucun débriefing en fin de lecture. Péronnille la chevalière de Marie Darieussecq est un premier exemple qui me vient à l’esprit. La série des histoires de loups de Geoffroy de Pennart me plaît bien aussi, ainsi que Robert Munsch et sa courageuse Paperbag Princess. Vous en connaissez certainement d’autres. Mais si l’on continue à publier des textes poussiéreux, cela signifie peut-être qu’il n’y en a pas encore suffisamment, des contes dans l’air du temps !

1. Comprendre subversif dans le sens de révisionniste.

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