L’histoire du sel de mer [CONTE]

Le ciel en avait voulu ainsi, semble-t-il. Que deux frères, fruits des mêmes entrailles, eussent deux caractères bien différents et deux sorts fort opposés. L’un, colérique et grippe-sou, s’enrichit. L’autre, doux et généreux, vivait dans la misère. Les dieux, qui peuvent bien se tromper de temps à autre dans les fils des destins qu’ils tissent, tentèrent un jour de corriger cette mauvaise fortune.

C’était la nuit de Noël. Alors que le pauvre homme et sa femme n’avaient rien à se mettre sous la dent, ce dernier décida d’aller rendre visite à son frère. Personne ne peut refuser la charité à quelqu’un dans le besoin la veille de Noël, même le plus radin des hommes. L’accueil ne fut guère chaleureux. Se doutant de la raison de sa venue, l’ainé lui jeta, de bien mauvaise grâce, un jambon qui pendait devant la cheminée. Convaincu que ce n’est pas en se montrant généreux que l’on amasse de la richesse, le donateur joignit une condition à son cadeau :

– Je t’offre ce jambon aujourd’hui, mais je ne veux plus jamais te revoir dans ma maison.

Contraint d’accepter ce marché, l’autre le remercia, et s’en retourna chez lui. Le chemin passait par une forêt aussi sombre qu’épaisse. C’est au beau milieu de celle-ci qu’il rencontra un vieux monsieur à la barbe blanche, assis sur un tronc renversé.

– C’est un beau jambon que vous avez là ! lui fit remarquer l’inconnu.

Et le frère de lui expliquer comment il en avait fait l’acquisition.

– Suivez mon conseil et allez donc voir les nains qui raffolent de jambon. Demandez-leur de vous l’échanger contre la meule à bras qu’ils ont en leur possession. Cette meule peut être très utile à qui sait s’en servir. En effet, elle peut moudre tous les désirs en réalité ! À l’exception de jambonneau, bien entendu.

Le vieil homme lui expliqua ensuite comment se rendre chez les nains. Cela n’était guère compliqué : il suffisait de s’engouffrer entre les racines du plus grand arbre de la forêt. Ses dernières recommandations furent de n’accepter aucun autre troc que la meule.

– Les nains peuvent se montrer très persuasifs. Et l’éclat de leurs joyaux en a séduit plus d’un.

Le jeune frère remercia son nouvel ami et s’en alla dans la direction indiquée. Il n’eut aucun mal à trouver l’arbre puis l’entrée du royaume des nains qui, comme on le sait, passent leur temps à creuser la terre pour y extraire les pierres précieuses dont ils raffolent. Ce que l’on sous-estime, en revanche, c’est le penchant du petit peuple pour le jambon.

L’odeur dudit jambonneau eut tôt fait d’ameuter les inlassables mineurs à proximité.

– Mais qu’as-tu là, voyageur ? On dirait un cuisseau de porc.

– C’est exact. Et je viens vous l’échanger contre votre meule.

Les nains n’étaient pas prêts à se départir de leur chère meule. Aussi lui proposèrent-ils quelques babioles et autres breloques plus ou moins précieuses. Mais l’homme refusa systématiquement.

– Je vois qu’on ne pourra faire affaire. C’est bien dommage.

Sur ce, il tourna les talons.

Alléchées par le parfum de la viande, des hordes de nains gourmands étaient entre temps arrivés de tous les recoins du royaume souterrain. Ils se concertèrent rapidement et, convaincus que le visiteur ne saurait se servir correctement de l’objet, ils finirent par accepter le marché. Difficile de résister aux effluves de charcuterie !

L’homme repartit donc en direction du tronc renversé sur lequel l’attendait le vieillard qui, comme convenu, lui montra comment se servir de la meule enchantée.

De retour chez lui cette nuit-là, son épouse ne put s’empêcher de le rouspéter :

– Mais où donc étais-tu passé ? Cela fait des heures que je me morfonds dans le froid et l’obscurité, car nous n’avons pas de bois pour allumer de feu dans la cheminée. D’ailleurs, que ferions-nous d’un feu ? La marmite est vide et nous n’avons rien à manger en cette veille de Noël…

– Attends de voir ce que je t’ai rapporté.

Le pauvre homme déposa la petite meule sur la table et se mit à actionner le levier, demandant à l’objet de leur moudre des bougies, un feu de cheminée, et du gruau dans la marmite. Sous le regard ébahi de sa femme, toutes ces choses se matérialisèrent. Mais cela ne suffisait pas à créer l’ambiance festive d’un diner de Noël. Aussi, l’homme continua de moudre et une nappe apparut, suivie d’assiettes, de couverts, et de serviettes de table. Après avoir fait honneur au repas dans la joie, ils passèrent une bonne partie de la nuit à prononcer toutes sortes de vœux pour rendre leur modeste demeure un peu plus confortable et leur apparence, un peu moins démunie.

À l’idée de ne plus avoir à vivre dans le besoin, le couple bénit le destin et passa les jours suivants à festoyer en compagnie de leurs voisins, amis et proches qui, s’ils avaient d’abord vu d’un mauvais œil ce brusque revers de fortune, s’accommodaient parfaitement de la générosité dont faisaient preuve les heureux propriétaires de cette meule magique. Lorsque le frère eut vent du prodige, trois jours après Noël, il fut loin de s’en réjouir. L’idée même que son cadet puisse posséder quoi que ce soit de valeur lui était insupportable. Poussé par la curiosité et la jalousie, il vint se forger son propre avis sur cette affaire. Chez son frère, une table regorgeante de mets raffinés servis dans des plats d’or et des soupières d’argent l’attendait. De très grands crus coulaient à flots dans les verres en cristal. Il dut reconnaitre que toute sa fortune amassée au fil des ans n’aurait pas suffi à pourvoir un banquet aussi fastueux. Il fallait absolument découvrir le secret de cette source de richesses inépuisable.

– Ce n’est nullement un secret, dit le jeune frère. C’est la meule qui moud ce qu’on lui demande. Tout cela, c’est grâce au jambon que tu m’as offert. J’ai pu faire un marché avec les nains du royaume souterrain.

Tout en expliquant le fonctionnement de l’extraordinaire moulin, l’homme fit apparaitre des vêtements, des bottes, des duvets qu’il demanda à sa femme de distribuer aux pauvres gens que les bonnes odeurs de cuisine flottants dans l’air avaient attirés.

– Prête-la-moi donc, ta meule, ordonna l’ainé qui, dans son for intérieur, n’avait en réalité aucune intention de lui rendre.

Mais son frère se rappela le conseil du vieil homme à la barbe blanche : ne te sépares jamais de cette meule, ne la vend, ni ne la prête !

C’est donc les mains vides, mais le ventre plein que s’en repartit son égoïste frère qui, éventuellement, finit par crever de jalousie.

Les années passèrent et l’heureux couple alla s’installer dans un château grandiose, perché au sommet d’une falaise bordant la mer. La somptueuse bâtisse dominait l’horizon. Visible à des miles à la ronde, les marins s’en servaient comme point de repère. La légende de la généreuse meule qu’elle abritait attirait les curieux qui n’hésitaient pas à traverser les mers pour venir la contempler de leurs propres yeux.

Un beau jour, ce fut au tour d’un riche marchand de sel de se présenter au château. Une seule chose lui importait :

– La meule peut-elle moudre du sel ?

On lui répondit qu’elle pouvait tout créer, y compris n’importe quel assaisonnement. Il ne lui en fallut pas plus pour le décider à négocier son prix. Posséder un tel objet signifiait qu’il n’aurait plus à entreprendre ces nombreux et dangereux voyages pour transporter la précieuse denrée aux quatre coins du monde. Or ses plans furent contrecarrés par le refus systématique du propriétaire de lui céder ce trésor. Ce dernier n’était pas motivé par la cupidité, car il vivait très confortablement, à l’abri de tout souci d’ordre pécuniaire. Mais la meule produisait de la nourriture et des vêtements pour les nécessiteux ainsi que de beaux cadeaux pour les enfants à Noël.

Constatant qu’il ne pouvait acquérir l’objet de façon honnête, le marchand se résolut à le subtiliser, avec l’aide d’un domestique soudoyé. Il s’enfuit dans la nuit, la meule sous le bras. Arrivé à bord de son vaisseau qui attendait au port, il donna l’ordre de mettre les voiles. Impatient de tester son efficacité, il ordonna au moulin de produire du sel, encore du sel, et rien que du sel ! La meule s’exécuta et les marins commencèrent à remplir les sacs de sel. Bientôt, le pont du navire en fut entièrement recouvert. Le marchand, grandement satisfait, demanda la meule de s’arrêter, sans résultat. L’outil continua à moudre et le sel s’entassa toujours plus haut sur le vaisseau, jusqu’à le faire couler.

Reposant désormais au fond de l’océan, la meule n’a jamais cessé de fabriquer du sel et c’est pourquoi, dit-on au Danemark et en Norvège, que la mer est salée.

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